« 7 juin 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 269-270], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11941, page consultée le 06 mai 2026.
7 juin [1845], samedi matin, 11 h.
Bonjour, mon Toto aimé, bonjour, mon cher petit homme adoré, bonjour,
vous, bonjour, toi, je t’aime. Que je vous voie me dire des bêtises de
somnambule, de somnambule de Longjumeau, c’est bien assez d’un
POSTILLON1, sans y ajouter des
somnambules peu comiques malgré la bouffonne crédulité des
gobe-mouchesa du pays, des environs et autres lieuxb. Voire même, ceux
de l’Académie et de la Chambre des pairs. Si le magnétisme existait
autrement que pour les badauds de tous les pays, de tous les rangs et de
tous les sexes, y compris les poètes, il y a longtemps que je vous
aurais forcé à venir me trouver par la seule force de mon amour et de ma
volonté. Aussi je ne crois pas un mot de toutes ces
somnambuleries-là.
Quel temps ! On voit bien que c’est le jour de
sortie de ma péronnelle. C’est
un genre de magnétisme humide et marécageux que celui qu’elle exerce sur
le baromètre chaque fois qu’elle doit sortir. Ô, Claire, eau claire que le grand Saint-Médard2, ton collaborateur, te
soit en aide demain et il n’y a pas de raison pour que le déluge ne s’en
suive pas.
Jour, Toto, je vous aime, moi, et
je ne veux pas que vous soyez BÊTE, ça m’humilie. Voime, voime, Manzelle Chichi ne bas
fouloir que son Dodo zoit heine PÊTE3.
Et vos zaricots, comme vous êtes bien
venu les manger. Et l’autre chose, comme vous
êtes bien revenu pour la faire ? Oh ! vous êtes un homme charmant, un
délicieux pair de France, un délirant académicien. Rien n’y manque.
Votre ramage se rapporte à votre plumage, mais vous n’êtes pas le phénix
des AUTRES de mes bois. Taisez-vous et rougissez si vous pouvez.
Juliette
1 Juliette joue avec les mots et fait référence au Postillon de Longjumeau, opéra-comique en trois actes, livret d’Adolphe de Leuven et Léon Brunswick, musique d’Adolphe-Charles Adam, représenté pour la première fois au théâtre de l’Opéra-Comique, le 13 octobre 1836.
2 La Saint-Médard est célébrée le 8 juin.
3 Juliette imite l’accent allemand : « Mademoiselle Juju ne pas vouloir que son Toto soit une BÊTE ».
a « des gobes-mouches ».
b « autre lieux ».
« 7 juin 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 271-272], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11941, page consultée le 06 mai 2026.
7 juin [1845], samedi après-midi, 2 h. ¾
Vous êtes mon mignon chéri, vous êtes mon cher adoré que je baise et que
j’adore, vous êtes mon gros crédule dont je
prends la liberté de me moquer. Tant pis pour vous. Pourquoi
ajoutez-vous foi à tous les canards qui
passent sous vos yeux depuis les Corsaires du
Rhône jusqu’à La Somnambule de
Longjumeau ? C’est bien la peine d’être le plus grand de tous
pour être aussi facile à attraper
que le plus bête. Taisez-vous qu’on vous dit. Je vais prendre un bain
pour me rafraîchira la bile.
À propos de bile, Mme Guérard vient de m’envoyer un bouquet fané, je ne sais
pas en l’honneur de quel saint ou plutôt, je le sais parfaitement.
C’était pour me recommander une vieille femme encore plus fanée et
parfaitement sale. Je pense qu’elle n’avait pas d’autre moyen de se
débarrasser d’elle et de lui, et que c’est pour cela qu’elle me les a
envoyés, car elle sait très bien que je n’aime que les bouquets frais et
que je ne connais personne à qui je puisse colloquerb sa vieille femme.
Enfin j’ai reçu les deux, l’une portant l’autre, avec calme et sérénité
et je leur ai promis ma puissante protection. Voilà, mon petit Toto,
comme je me tire des pas les plus difficiles. Baisez-moi, cher scélérat,
et aimez-moi, vous en avez le droit. Vous avez même celui de venir me
tirer de l’onde si le cœur vous en dit. Je me laisserai faire en femme
soumise et respectueuse. En attendant, je vous adore, baisez-moi dans
toute l’acceptionc
du MOTTE. Je vous le permets.
Juliette
a « raffraîchir ».
b « coloquer ».
c « l’aception ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
